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11/12/04 - 16:54
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¬ Comment les Yesmen ont mystifié la BBC et ridiculisé DOW-UNION CARBIDE…
The Yesmen, les « hommes qui disent oui »…

Derrière ce nom mystérieux se cachent deux artistes activistes américains, véritables génies de la guérilla-communication, passés maîtres dans l'art de combattre et ridiculiser les grandes institutions économiques et financières. Spécialistes du net, ils créent depuis cinq ans de faux sites officiels qui développent sans complexe une caricature de discours ultra-libéral.

Face à ces artefacts [1], [2], [3], les gogos prosélytes du libre marché mordent souvent à l'hameçon et les sollicitent pour participer à de très sérieux conclaves d'hommes d'affaires. Certaines chaînes de télévision les invitent aussi en direct à venir s'exprimer au nom des organisations qu'ils sont censés représenter. Véritables performers, ils arrivent parfois, comme à Tampere en 2001, à se faire passer pour des représentants officiels de l'OMC et reçoivent l'ovation des quelques 150 officiels et businessmen présents à la conférence sur l'avenir de la filière textile. Lors de cette intervention en Finlande, ils n'avaient pourtant pas hésité à forcer le trait, traitant Gandhi « d'idiot protectionniste », proposant la privatisation du système éducatif pour que les enfants puissent lire l'économiste libéral Adam Smith, critiquant Lincoln pour avoir aboli l'esclavage aux États-Unis au lieu de laisser le libre-échange le transformer en sous-traitance dans le tiers-monde …
Andy (un des deux Yesmen) terminera même son speech en combinaison moulante dorée, affublée d'un pénis géant avec écran à cristaux liquides, présentant l'accoutrement en question comme "un costume de loisirs pour manager du futur" mis au point par l'OMC !

Vendredi 3 décembre dernier, la cible de la nouvelle mystification inventée par les Yesmen n'était, pour une fois, pas l'OMC, mais la multinationale Dow, propriétaire d'Union Carbide, entreprise responsable de la catastrophe de Bhopal en 1984 qui a tué plus de 20 000 personnes. Depuis quelques semaines, les deux activistes avaient élaboré un très beau site [4], supposé être l'émanation « humanitaire » du groupe Dow. Un travail d'artiste qui a bluffé la BBC et qui a conduit cette dernière à inviter un faux représentant de Dow en direct sur sa chaîne. Le texte qui suit est le récit fait par les Yesmen eux-mêmes de cette imposture qui restera sans doute dans les annales du « hoax » mondial.

L'affaire BBC-DOW racontée par les Yesmen

Le 29 novembre dernier, un mail est arrivé sur le site DowEthics.com : à l'occasion du 20ème anniversaire de la catastrophe de Bhopal, la chaîne anglaise BBC World souhaitait la présence à l'antenne d'un représentant de Dow pour débattre de la position de l'entreprise sur cette tragédie.

Connaissant l'histoire de Dow en matière de grossières négligences sur ce sujet, nous avons pensé qu'il y avait peu de chances qu'ils envoient quelqu'un et que, s'ils avaient l'intention de le faire, le ou la représentante de Dow risquait fort de réitérer les mêmes propos atterrants que par le passé. Nous avons donc décidé de faire leurs relations publiques à leur place.

Comme nous n'étions pas en mesure de nous rendre à Londres en raison du cours actuel du dollar, nous avons demandé à la BBC d'enregistrer l'émission depuis Paris, ville où notre ami Andy réside. Andy, alias Jude Finisterra (« Jude » comme le saint patron de l'invraisemblable, et « Finisterra » qui étymologiquement signifie la fin du monde) devint ainsi le porte parole officiel de Dow.

D'accord. Mais quel propos tenir ? Dans un premier temps, nous avons envisagé de faire endosser pleinement à Dow l'image d'un monstre psychotique exposant en termes non diplomatiques que la firme se foutait royalement des habitants de Bhopal et que, même si elle venait à s'en soucier, elle ne ferait cependant rien pour les aider. Pour Andy, c'était un coup facile à jouer : il avait déjà fait quelque chose du même genre quand il s'était présenté en représentant de l'OMC sur la chaîne CNBC.

Au lieu de cela, nous avons opté pour l'idée de faire annoncer par l'invraisemblable Jude un changement radical de stratégie de l'entreprise, en faisant endosser par Dow l'entière responsabilité du désastre. De cette manière, nous tracerions pour Dow une voie éthique à suivre : dédommager les victimes, remettre en état le site, ou tout au moins aider à réparer la pire catastrophe industrielle de l'histoire.

Cette approche comportait certains risques. Elle pouvait donner de faux espoirs à des personnes qui avaient enduré 20 ans de souffrances à cause de Dow et d'Union Carbide.
Mais que peut représenter une heure de faux espoirs au regard de 20 années d'abandon total ? Et si le coup marchait, il allait pointer l'attention de nombreux médias, notamment aux Etats-Unis où l'anniversaire de la catastrophe de Bhopal est jusqu'à présent souvent passé inaperçu. Qui sait, cela pourrait même d'une certaine façon forcer la main de Dow sur cette question.

Après tout, la seule mystification dans cette histoire, c'est le discours des dirigeants de Dow qui affirment qu'ils ne peuvent rien faire. Ils ont trompé le monde en déclarant leur impuissance face à cette catastrophe, alors que les choses pourraient être plus simples.
Qu'est-ce que cela coûterait de nettoyer le site de Bhopal qui continue aujourd'hui à empoisonner l'eau potable, provoquant chaque jour la mort d'une nouvelle personne ?

Nous avons donc choisi de montrer comment un autre monde était possible et que cela en valait la peine…
Un autre problème s'est également posé à nous : notre action pouvait avoir des conséquences dommageables pour la BBC. Cela nous a préoccupé parce que cette chaîne avait très correctement couvert l'affaire de Bhopal, bien mieux que ne l'avaient fait les médias américains. Nous aurions nettement préféré jouer ce tour à CBS, ABC, NBC ou à Fox, mais aucune de ces chaînes ne se souciait de Bhopal ou n'avait pris contact avec nous.
Après tout, une de nos précédentes impostures, avec "Granwyth Hulatberi" en faux porte-parole de l'OMC, n'avait guère affecté la chaîne CNBC qui s'était faite piéger. Cela avait été perçu comme un petit faux-pas de sa part, une « erreur » que chacun aurait pu faire. Les gens intelligents ne se permettraient certainement pas de mettre en cause l'excellence de la couverture journalistique de la BBC devant une erreur aussi imparable au regard du timing serré et de l'importance du débat soulevé.

Le jour de l'interview, nous nous sommes levés tôt et avons enfilé nos costards bon marché. Andy répétait ses réponses pendant que Mike tripotait ses appareils photo. Après un voyage dans le métro aux heures de pointe, nous sommes arrivés au studio parisien de la BBC. « Jude » s'est retrouvé devant un écran vert, attendant d'intervenir à l'antenne.

À 10 heures précises (9 heures GMT), le porte-parole de Dow est apparu en direct sur la BBC avec la Tour Eiffel en fond de décor.

Il était ravi d'annoncer que Dow reconnaissait sa totale responsabilité dans la catastrophe de Bhopal et qu'un plan de 12 milliards de dollars serait mis en œuvre pour dédommager les victimes et remettre en état le site dévasté.

Dow ferait également pression pour obtenir l'extradition vers l'Inde de Warren Anderson, l'ancien PDG d'Union Carbide, qui s'était enfuit après la catastrophe pour échapper à son inculpation pour homicides multiples.

Quand le direct s'est terminé, la journaliste de la chaîne était satisfaite de ce qu'elle venait d'entendre. « Quelle belle annonce » déclara-t-elle à « Jude ».
« Je ne travaillerais pas pour Dow si je n'y croyais pas », lui a répondu du tac au tac Andy.

Nous attendions un démenti immédiat de cette déclaration, mais Dow a mis deux heures à se rendre compte de l'affaire. L'interview de Jude-Andy est passée deux fois à l'antenne et, deux heures durant, la nouvelle s'est retrouvée en ouverture sur news.google.com. C'est ensuite seulement que Dow à emphatiquement démenti ; ce démenti devenant jusqu'à la fin de la journée l'info la plus consultée sur Google.

De retour chez Andy, nous avons « aidé » Dow à mieux exprimer sa position en envoyant à sa place un mail démentant plus nettement l'info que nous avions propagée.
« Dow ne dégagera AUCUN fonds pour dédommager et soigner les 120 000 Bhopali qui nécessitent des soins à vie… Dow ne remettra PAS le site de Bhopal en état… La seule et unique responsabilité de Dow est celle que la société a à l'égard de ses actionnaires, et Dow NE FERA RIEN qui aille à l'encontre de cette ligne de conduite à moins d'y être contrainte par la loi. »

Pendant un certain moment, notre démenti - repris par quelque chose qui s'appelle « Men's News Daily » - est devenu la principale nouvelle sur news.google.com.
« Quelles que soient les circonstances qui ont conduit à la diffusion de cette annonce, nous obtiendrons plus tôt que prévu 12 milliards de dollars de la part de Dow » a déclaré un activiste Bhopali. La question du « faux espoir » que nous avons suscité a été rapidement soulevée par plusieurs articles. Même en essayant de nous convaincre que nous avions eu raison de procéder ainsi, nous n'arrivions pas à nous débarrasser d'un doute pressant.

Avions-nous profondément mis en émoi de nombreux Bhopali ? Si tel a été le cas, nous leur présentons nos sincères excuses. Nous cherchions seulement à montrer qu'un autre monde était possible…

Tout au long de la journée, nous avons reçu un déluge de mails, presque tous positifs. Plus tard, la BBC nous a rappelé : ils souhaitaient que nous revenions les voir. Bon, d'accord. Ils voulaient qu'on vienne pour un nouvel enregistrement, pour parler de ce qui s'était passé. En dépit de nos pressentiments, nous y sommes allés et nous avons trouvé en arrivant quatre responsables au visage souriant. « Où sont les flics ? » a demandé Andy aux responsables qui se sont franchement mis à rire.

Encore une interview donnée sur Channel 4 et la journée s'est achevée. La seule chose qui restait à faire, c'était d'attendre et de voir qu'est-ce qui allait se passer. Est-ce que nos espoirs allaient se réaliser ? Dow serait-t-elle contrainte de céder ? Ou est-ce que les habitants de Bhopal auraient encore à attendre vingt années de plus ?

Allez sur le site www.bhopal.net et aidez-les à maintenir la pression sur Dow.

The Yesmen, le 3 décembre 2004.

Traduit de l'anglais par André Gattolin

Voir la video de l'imposture :
http://www.theyesmen.org/hijinks/dow/video.html

Pour en savoir plus :
www.theyesmen.org
www.dowethics.com

Signalons aussi la sortie prochaine en France (mars 2005) du film-documentaire des Yesmen.

[1] gatt.org

[2] dow-chemical.com

[3] dowethics.com

[4] www.dowethics.com




Source/auteur : HNS-info
Mis en ligne le jeudi 9 décembre 2004, par Ludo

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