Cinéma

Des Oscars historiques

NICOLAS CROUSSE
vendredi 03 mars 2006, 02:00
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Un cru hollywoodien tout à fait exceptionnel à déguster dimanche soir. Retour tonitruant du cinéma politique, dans l'ombre du 11 Septembre. Un phénomène auquel personne ne croyait.

Plus que jamais, la 78e soirée de remise des Oscars, qui se tiendra ce dimanche à Hollywood, s'annonce comme un cru exceptionnel. On ne parle pas tant ici de la qualité des films que de leur portée idéologique. Chacun des 5 films en lice pour la plus prestigieuse statuette (meilleur film de l'année) est porteur d'un contenu politique. Que ce soit de façon directe, comme Munich de Steven Spielberg et Good Night, and Good Luck de George Clooney. Ou de manière plus symbolique, comme Crash de Paul Haggis, Truman Capote de Bennet Miller ou le film de Ang Lee, Brokeback Mountain, grand favori de la soirée.

Le constat est encore plus troublant quand on réalise que des films comme Syriana, sans doute le plus radical de tous, The Constant Gardener (procès en règle des industries pharmaceutiques au tiers-monde) ou le féministe North Country, trois films très militants, sont eux aussi passés fort près d'une nomination.

Le point commun de tous ces films, qui renouent avec la grande vague politique des années soixante et septante ? Bien qu'issus d'Hollywood et soutenus par de grands studios, tous participent à l'exécution collective du grand cinéma de divertissement. Et tous sont là pour remettre en question, de façon radicale ou suggérée, le système social ou politique de leur pays. Car que nous disent-ils, les cinq réalisateurs des films élus par l'Académie ?

Ang Lee prétend n'avoir signé qu'une love-story universelle. Mais c'est ce qu'on appelle une précaution oratoire. Car son histoire de cow-boys gays est d'abord celle de l'intolérance américaine, qui contraint les deux amants maudits à s'aimer cachés de tous. A l'instar du réalisateur taiwanais, George Clooney jure ses grands dieux que son attaque du maccarthysme ne vise en rien l'administration Bush. Mais là aussi, personne n'est dupe... même si ce sont d'abord les médias, coupables de propager la propagande en démissionnant de leurs missions, qui sont dans la ligne de mire.

Bien que beaucoup plus ambigu et d'apparence fort angélique, le pacifiste Munich touche à un sujet sensible, pour ne pas dire explosif. Derrière la prise d'otage palestinienne de Munich et les représailles israéliennes, c'est toute la question du Proche-Orient que Steven Spielberg ambitionnait de poser. Ses réponses sont courtes, mais ont le mérite d'exister. Enfin avec Crash, c'est la question du drame racial, toujours très délicate au pays de l'Oncle Sam, que Paul Haggis pose.

Ce grand retour du cinéma politique, qui fait la joie des réalisateurs vétérans tels que Sidney Lumet ou Warren Beatty, est vraisemblablement le rejeton du traumatisme lié aux attentats du 11 septembre 2001. A l'instar de Michael Moore (Fahrenheit 9/11), les cinéastes pamphlétaires et documentaristes de la polémique se multiplient.

Impossible d'oublier Supersize Me (Morgan Spurlock), qui visait la malbouffe US, The Yes Men (Dan Ollman), qui attaque l'OMC, ou Enron : The Smartest Guys in The Room (Jeff Skoll), qui flingue la corruption des multinationales.

Et voilà maintenant que même le cinéma de divertissement entame la récupération du genre. V for Vendetta, tiré d'une BD culte de Alan Moore et David Lloyd, récupérée par les frères Wachowski au scénario, fait le portrait d'un vengeur masqué qui évoque autant Zorro ou Montecristo que... Oussama Ben Laden. Ne fait-il pas sauter le Parlement anglais avant de se faire exploser dans le métro londonien ?

Le phénomène de ce grand retour du cinéma politique est d'une puissance telle que ses secousses sismiques, enregistrées entre New York et Hollywood, se ressentent jusque dans le cinéma européen. Avec The Road to Guantánamo (Michael Winterbottom), Viva Zapatero (Sabina Guzzanti), Le caïman (Nanni Moretti) et Bye Bye Berlusconi (où le Cavaliere est kidnappé et jugé par un tribunal populaire) en Italie. Avec aussi le documentaire musclé d'un tandem tchèque (Le rêve tchèque, canular sur les futilités de la société de consommation). Avec encore le génial ovni antipropagandiste d'un jeune russe, Aleksey Fedortchenko (The First on The Moon, toujours pas distribué en Belgique). Ou avec le sujet politique mais, il est vrai, subliminal, du vieux Chabrol sur l'affaire Elf (L'ivresse du pouvoir). Et bientôt le prochain Jacques Audiard, encore sans titre, sur les banlieues françaises...