Dans sa traduction française de
« canular », le « hoax » traîne une assez mauvaise
réputation. Au mieux, il est confondu avec l’« imposture » et
la « parodie », et le plus souvent il est associé à un genre
mineur de la culture populaire, largement exploité par les médias
audiovisuels. Pourtant, depuis une dizaine d’années, certaines formes
d’activisme politique y recourent de plus en plus fréquemment à des
fins de dénonciation du système médiatique et de l’idéologie
ultra-libérale. Le hoax est ainsi devenu un des instruments les plus
emblématiques d’une nouvelle culture activiste expérimentale. Cet usage
nouveau et assez sophistiqué du canular puise largement dans le
patrimoine des avant-gardes culturelles du 20e siècle. Mais au-delà de
son caractère spectaculaire et immédiatement subversif, le hoax
politique contemporain représente davantage qu’une simple technique de
détournement des codes de la culture dominante. Son usage dépasse le
champ traditionnel du média-activisme et pose les jalons d’une
régénération de la culture contestataire et des pratiques sociales
antagonistes.
Récemment popularisé en France grâce aux performances
des Yes Men, le hoax activiste y demeure encore peu usité. À côté de
raisons qui tiennent aux spécificités politiques françaises et à
l’évident retard de notre culture en matière d’activisme, l’explication
de cette situation réside aussi dans la connaissance médiocre que nous
avons de l’usage subversif du hoax et des autres techniques mises en
œuvre par la nouvelle contre-culture qui se développe un peu partout
dans le monde.
L’objectif de ce texte et des autres contributions qui nourrissent ce
dossier, est précisement d’appronfondir la connaissance de ces
pratiques, sans craindre d’en souligner les limites et les ambiguïtés,
afin d’ouvrir le débat et, peut-être, de susciter des vocations.
Dans son acception générale, le mot anglais de
« hoax » signifie « le tour qui est joué à quelqu’un en
lui faisant passer une chose fausse pour vraie ». L’origine
étymologique du terme reste incertaine ; il dériverait de
l’expression « hocus pocus », formule utilisée par les
prestidigidateurs au moment crucial de la réalisation d’un tour. Cette
locution serait elle-même une distorsion du latin de messe « hoc
est corpus » (« ceci est ma chair »). Réelle ou fictive,
cette origine du terme renvoie à des fondements religieux et à la
pensée magique. Elle fait aussi référence au « tour joué »
(« trick » en anglais), accompli par le
« trickster » (littéralement le « filou » ou l’
« escroc »), qui désigne une figure perturbatrice et
dissonnante, observée dans certaines sociétés traditionnelles et
rapportée par Lévi-Strauss sous la dénomination de
« décepteur ». Car dans ses fondements, le hoax évoque des
traditions et des rituels de simulacre, d’inversion des rôles et de
trangression codifiée, propres aux cultures séculaires. Dans sa version
contemporaine, le hoax conserve une forte filiation folklorique et se
veut le descendant direct des grandes traditions dionysiaques et
populaires. À sa manière, il illustre une permanence de l’imaginaire et
des mythes malgré l’emprise de la raison et le culte de la modernité.
Cette force évocatrice du terme anglais est une des raisons qui nous
font préférer ce terme à que sa traduction courante de
« canular ». D’apparition plus récente dans le vocabulaire,
le terme de canular est issu de l’argot ésotérique de Normale sup’ pour
qualifier les « épreuves burlesques et les brimades imposées aux
nouveaux élèves ». Par extension, canular signifie également
« mystification plaisante », « fausse nouvelle colportée
volontairement par plaisanterie ». Une dimension divertissante qui
efface ses enjeux, un rituel convenu et sans risque dysphorique ou
subversif tant ses effets paraissent négligeables.
L’appellation anglaise de « hoax » induit aussi indirectement
l’idée d’une scénarisation de l’acte, qui ne transparait pas chez son
équivalent francais. La connotation magique du hoax renvoie à
l’existence d’un processus complexe de construction et de réalisation
de l’acte mystificateur. Le nom « hoax », qui décrit
l’imposture et, au-delà, le moment de son dévoilement, a la
particularité de se décliner directement en un verbe d’action
(« to hoax ») et un sujet agissant (le « hoaxer »).
Cette richesse sémantique doit beaucoup à la pratique ancienne et très
développée du hoax dans la culture américaine. Le hoax constitue donc
une figure de style assez élaborée, qui ne se limite pas à une action
simple, mais qui repose sur une construction comportant plusieurs
étapes ; chacune de ces étapes impliquant la mise en œuvre d’une
compétence spécifique et une prise de risque. Si la place dévolue à
l’imposture est fondamentale dans un hoax, celui-ci ne saurait se
réduire à cet unique procédé. L’imposture et la mystification ont
toujours constitué des subterfuges efficaces pour accéder de manière
illégitime, mais discrète, au pouvoir. Contrairement au canular,
l’imposture n’a pas vocation à être révélée. Confondre imposture et
hoax équivaut donc à commettre un grave contresens sur l’intention du
hoaxer. Quand celui-ci produit une imposture, c’est à la seule fin de
la dévoiler avec un large retentissement. Le hoax est paradigmatique
d’une déstabilisation du pouvoir opérée avec ses propres armes (celles
de la tromperie, de l’intrigue et du secret), auxquelles le hoaxer
adjoint l’ironie et la dérision. Le hoax cultive à la fois une
dimension élitaire et une dimension populaire. Élitaire, car il
implique une connaissance approfondie du milieu visé, de ses pratiques
et de ses codes, et un authentique talent de performer de la part du hoaxer pour rendre son imposture convaincante. Populaire, car le hoax n’est pas une private joke
et tout le travail du hoaxer est tendu vers la publicisation la plus
large possible de son acte. Un hoax, en définitive, a toujours deux
types de destinataires : la cible (un corps ou une confrérie
étroite mais qui dispose d’un pouvoir effectif) qui est l’objet de la
mystification, et un auditoire large (idéalement le peuple) dont le
hoaxer cherche à s’attirer la sympathie et la bienveillance pour éviter
les représailles, mais auprès duquel il entend surtout faire passer son
message.
Le hoax se distingue aussi de la parodie, même s’il lui
arrive d’en emprunter les traits. Le canular, pour être crédible durant
sa phase mystificatrice, est lui aussi « un chant qui imite »
(sens étymologique de parodie), mais là où cette dernière force le
trait, instaure par l’exagération et le burlesque un décalage
immédiatemment perceptible entre le réel et le faux, entre l’objet
imité et l’imitation, le hoax veille lui à préserver la véracité de la
contrefaçon, pour mieux pouvoir rétablir la vérité dans un second acte.
Si le hoax n’est pas qu’un jeu, qu’une manipulation ludique des codes, il est aussi un jeu,
une provocation qui est parfois tentée aussi d’user de l’emphase et de
la caricature. Lorsqu’il est assuré de la crédibilité de son
usurpation, le hoaxer s’autorise parfois la satire et le burlesque.
C’est même devenu une pratique courante chez les Yes Men :
certains propos divagatoires ou véritablement surréalistes, glissés
dans leurs performances, paraissent tenter d’alerter la cible de la
mystification qu’elle est en train d’encourir. Car plus la victime aura
été abusée lors de la phase mystificatrice, y compris en ne percevant
pas les signaux annonciateurs de l’imposture savamment déployés par le
hoaxer, plus son humiliation publique et médiatique lui coûtera.
Contrairement à l’escroquerie, qui s’attaque volontiers
aux populations fragiles, le hoax ne vise a priori ni le profit
personnel ni l’accaparation du pouvoir. En dénonçant les travers des
puissants, il aspire à créer de nouvelles légendes qui colporteraient
l’espoir d’une inversion possible des statuts au sein de la société,
entretenant ainsi l’esprit de rébellion à l’intérieur de la population.
Le hoax réussi devient une sorte de fable qui se propage, et que la
mémoire collective entretient en l’enrichissant souvent de détails
imaginaires. Mais comme tout rite transgressif, le hoax n’est pas
toujours univoque ; sa lecture est parfois complexe et sa réalité
ambiguë, quand elle ne fait pas l’objet d’une mystification dans sa
mythification. Un des hoax les plus célèbres de l’histoire, celui
conduit en 1938 par Orson Welles, alors animateur sur CBS, illustre
bien la complexité et l’ambivalence du genre. Le futur cinéaste profita
du direct pour lancer sur les ondes de faux flashs d’information
annoncant l’invasion de notre planète par des extra-terrestres. La
légende veut que le canular ait provoqué d’effroyables scènes de
panique et d’exode dans New-York. Si l’émoi a été réel dans une partie
de l’auditoire, il fut sans commune mesure avec le tableau rapporté
aujourd’hui. Une étude récente, fondée sur les sources de police de
l’époque, conclut qu’aucun phénomène majeur de panique n’eut lieu. Le
hoax en question ne démontrait pas grand-chose, sinon la prétendue
crédulité des Américains devant la puissance des nouveaux médias de
masse et l’extraordinaire talent auto-promotionnel d’Orson Welles qui
fut ainsi repéré par Hollywood. Le hoax peut aussi se transformer en un
formidable instrument de légitimation du système qu’il prétend
initialement dénoncer. À la manière des rituels de transgression dans
les cultures traditionnelles, qui établissent certains moments bien
définis de suspension provisoire des règles pour permettre aux
instincts ambivalents de s’exprimer, afin de mieux rétablir ensuite
l’ordre courant, le hoax peut n’être parfois qu’un moment de tolérance
que s’offre le système, une expression canalisée de la contestation et
du désordre qui ne manquent jamais de surgir. Le hoax peut ainsi
tourner au pur divertissement et le hoaxer n’être plus qu’une
incarnation édulcorée et acceptable de la figure du rebelle. Le hoax ne
se range pas toujours unilatéralement du côté de la vérité et du combat
libérateur. Il s’apparente dans certains cas à de la manipulation
d’opinion. Surfant sur certaines rumeurs, exploitant certains
fantasmes, il lui arrive de servir à la propagation de thèses
douteuses, aux relents conspirationnistes. La liste des exemples de ce
type est malheureusement longue, depuis les trop fameux Protocoles des Sages du Sion
supposés accréditer l’idée d’un complot juif international jusqu’au
hoax de Taxil qui prétendait décrire de l’intérieur les turpitudes de
la franc-maçonnerie.
Divers dans ses formes et ses finalités, le
hoax l’est également dans ses champs spécifiques d’application.
Historiquement, la littérature et les arts ont certainement constitué
le terreau le plus ancien et le plus fertile de la mise en œuvre de ce
genre de pratiques. La tradition des noms de plume et des pseudonymes,
pour protéger leurs auteurs des foudres du pouvoir régalien, ont en
effet ouvert le champ au canular comme mode de critique sociale. Dans
une période plus récente, l’imposture littéraire conduite par Romain
Gary, qui lui permit d’obtenir un second Prix Goncourt sous le nom
d’Émile Ajar pour La Vie devant soi
souligna avec éclat les perversions du milieu de la grande édition.
Nombre de cas de refus de publication de manuscrits d’auteurs très
renommés, mais adressés aux comités de lecture sous des noms d’emprunt,
ont aussi contribué à la dénonciation du conformisme des milieux
institués de la création. L’art contemporain représente également un
terrain de prédilection pour ce type de pratique. On ne compte plus les
hoax consistant à attribuer des créations d’artistes célèbres à de
jeunes enfants (autistes de préférence) ou à un primate surdoué. Si, en
la matière, il y a bien là une forme de critique sociale des excès d’un
milieu de l’art spectaculaire et spéculatif, cette critique peut aussi
rejoindre les lieux communs les plus éculés quant à la valeur
esthétique de telle ou telle œuvre. Mais dans le domaine de l’art,
l’apport le plus substantiel dans l’usage radical du canular revient
aux avant-gardes critiques que furent le dadaïsme, le mouvement
situationniste, le plagiarisme et le néoïsme. Depuis la remise en cause
des critères esthétiques bourgeois, en passant par la contestation de
l’art lui-même, jusqu’à l’éloge du plagiat ou du pillage et le refus de
la propriété intellectuelle, celles-ci n’ont cessé d’innover dans les
techniques de perturbation de l’ordre établi. Passé maître dans l’usage
du faux, de l’imposture et des noms collectifs, le mouvement néoïste,
apparu dans les années 80, a eu une influence considérable sur les
nouveaux groupes activistes férus de hoax, tels que Luther Blissett,
l’Autonome Afrika Gruppe, WuMing ou encore 0100101110101101.org.
Le
hoax s’est également propagé dans les milieux universitaires et
scientifiques. Les chercheurs en question lui ont presque toujours
donné une dimension critique. Dénonciation des tropismes et visions
archétypales d’une discipline universitaire comme dans le cas du très
bel hoax anthropologique de Horace Miner, dénonciation aussi des
spéculations interdisciplinaires dans le cas du hoax controversé d’Alan
Sokal, ou plus généralement dénonciation de la falsification et de
l’imposture dans une recherche scientifique soumise à très forte
concurrence pour l’obtention de crédits publics et privés.
Mais le domaine dans lequel le hoax s’est le plus développé est
indiscutablement celui du journalisme et des médias. Dans la lignée du gonzo journalism
de Hunter S. Thompson et du contre-journalisme américain des années 60,
l’usage du hoax a participé à un enrichissement de la panoplie des
méthodes d’enquête journalistique. Une des plus belles illustrations du
hoax journalistique à des fins d’investigation et de critique sociale
est le livre publié par Gunter Wallraff en 1985, intitulé Tête de Turc,
où il fait le récit des déboires et des humiliations qu’il a subis
pendant les deux années ou il s’est mis dans la peau d’un ouvrier turc
immigré outre-Rhin. Le monde des médias a cependant compris très
rapidement les avantages qu’il avait à intégrer, certes sous une forme
édulcorée, ce mode de transgression spectaculaire et générateur de
fortes audiences. Ce mouvement d’assimilation du hoax par les médias mainstream
a commencé aux États-Unis où la puissance des moyens de communication
de masse a fait très tôt l’objet de vives critiques. L’usage – très
contrôlé – du hoax, tout comme celui de la satire et de la parodie, a
permis aux médias de se dédouaner assez facilement des accusations de
collusion et de bienveillance à l’égard des puissants. Le cas Orson
Welles a fait de nombreux émules, parfois talentueux, comme le
journaliste Alan Abel qui, depuis la fin des années 50 et pendant plus
de trente ans, a égrené une multitude de hoax à la radio, à la
télévision ou dans la presse. Mais, pour l’essentiel, c’est à travers
les programmes de variétés et de divertissement que le hoax, dans sa
forme la plus politiquement acceptable, a trouvé une place dans les
médias audiovisuels, au point de représenter aujourd’hui un véritable
sous-genre de la culture médiatique. Très peu de chaînes de télévision
osent aujourd’hui faire l’impasse sur des programmes de type
« caméra cachée » ou « bêtisier ». Caractéristique
de cette forme assagie de hoax : au moment de la révélation de
l’imposture, la « victime » du méfait doit faire preuve
d’humour ou de bienveillance à l’égard de celui qui l’a piégé. Le
moment anxiogène et disruptif créé par la cruauté du canular doit être
compensé par un retour conventionnel à l’ordre courant. La victime doit
impérativement retrouver sa dignité et la plénitude de son statut
antérieur.
Tirant enseignement des pratiques multiples du hoax qui
se sont développées dans les champs de la culture et des médias, la
contestation politique a été amenée par expérimentations successives à
bâtir ses propres usages du canular et de l’imposture disruptive. Si
l’usage activiste du hoax n’a pris de réelle ampleur qu’à partir des
années 90, les origines de la rencontre entre le canular et la
protestation politique remontent au mouvement contre-culturel des
années 60. C’est l’époque où certains artistes comme Joey Skaggs,
fortement impliqués dans la constestation antiguerre, réalisent leurs
premiers hoax. Joey Skaggs, comme tant d’autres, a construit sa
réputation de hoaxer à partir d’impostures prenant pour cible
principale les grands médias américains. En trente ans, il est parvenu
sous des identités d’emprunt souvent loufoques à se faire inviter une
bonne vingtaine de fois par différents journaux télévisés du pays. Peu
lui importe le propos qu’il colporte dans ses impostures, l’important
est de démontrer par l’absurde l’aliénation véhiculée par les grands
médias de masse. L’enjeu est certes de taille, mais il confine
singulièrement la pratique du hoax à un usage relativement restreint.
Comme l’affirme sans ambages Andy des Yes Men, « Dire que les
médias mainstream sont pourris constitue certes
une vérité, mais cela n’apporte pas grand-chose. N’importe quel
téléspectateur pense la même chose, mais ça ne le détourne pas pour
autant de son petit écran. »
Un des apports majeurs des
nouveaux groupes activistes apparus dans la deuxième moitié des années
90 est justement d’avoir dépassé cette contestation obsessionnelle des
médias pour ouvrir le champ du hoax à des objectifs politiques plus
larges et plus variés. Plusieurs textes du projet Luther Blissett
insistent sur le fait que le débat sur les médias doit sortir de la
distinction manichéenne qui est généralement établie entre le vrai (qui
émanerait des acteurs critiques du système) et le faux (qui serait le
fait du système et de ses émetteurs officiels). L’expérience du
média-activisme a vraisemblablement contribué à cette évolution du
discours au sein des sphères activistes. L’enthousiasme pour les
possibilités nouvelles de communication offertes par Internet a conduit
à la création massive et sans précédent de nouveaux supports
alternatifs d’information. Cela a aussi permis d’en découvrir les
limites : les supports de contre-information ne touchent qu’un
public assez restreint et déjà convaincu, la qualité de l’information
auto-produite est souvent discutable et amène fréquemment – comme dans
les médias mainstream
– à la divulgation d’informations fausses ou erronées. D’où la
nécessité ressentie par les activistes de s’intéresser également à
l’élaboration de nouveaux contenus et de nouveaux types de récits,
distincts des formes narratives conventionnelles, porteurs de visions
du monde en divergence avec l’ordre dominant, mais néanmoins
propageables dans la société par dissémination virale ou par
l’intermédiaire des moyens de communication de masse.
Dans leur
démarche, les nouveaux groupes activistes expérimentaux tirent les
conséquences des échecs des avant-gardes artistiques et
révolutionnaires qui les ont précédés. Leur méfiance prononcée à
l’égard de toute forme de pouvoir les conduit aujourd’hui à renoncer à
l’idée d’une transformation radicale de la société qui s’opérerait au
nom de la seule volonté d’une minorité. Sans renoncer à changer le
monde, ils ont pris conscience que les organisations politiques
verticales et dogmatiques conduisent le plus souvent au népotisme et à
la disparition de toute capacité novatrice, pourtant indispensable dans
un monde dominé par un ordre libéral, vivace et mutant, capable
d’ingérer rapidement la contestation à laquelle il fait face. Fortement
influencés par la pensée de Félix Guattari et ses réflexions sur la
nécessité d’intégrer le « paradigme esthétique » dans toute
démarche réflexive et politique, ces groupes ont, à l’instar du
Critical Art Ensemble, fait de l’hybridation entre pensée critique,
activisme politique, création artistique et usage subversif des
nouvelles technologies leur schème fondateur. Et dans ce cadre de
réflexion, le hoax, pour peu qu’il fasse l’objet d’une élaboration un
peu sophistiquée et surtout qu’il soit porteur d’un message politique
qui dépasse le simple discours critique à l’égard des médias, peut
représenter un des outils efficaces de propagation de ce que Cornélius
Castoriadis a appelé l’« imaginaire social radical ». Car,
comme l’affirment les Yes Men, les membres de Serpica Naro ou de
Guerriglia Marketing, le hoax n’est qu’un outil parmi d’autres. Il
n’est pas suffisant en soi, et peut facilement ne devenir qu’un élément
du spectacle en faisant du hoaxer un pur performer,
focalisé sur la production d’événements uniquement destinés à
satisfaire son ego de créateur. Pour contrer cette menace, les nouveaux
activistes recourent presque systématiquement à des noms collectifs ou
des noms multiples qui autorisent qui le souhaite à s’approprier leur
démarche et à passer à l’acte plutôt que de rester passif face au
spectacle produit par d’autres. L’exemple italien de Serpica Naro, ce
mouvement des précaires de la mode, né d’un hoax, mais rapidement
prolongé par d’autres formes d’interventions créatrices d’une véritable
mobilisation sociale, illustre l’impact de l’imaginaire radical dans la
création de nouveaux antagonismes et, plus accessoirement, la richesse
des formes d’activisme expérimental qui sont aujourd’hui à l’œuvre au
sein de la nouvelle mouvance contestataire.