CANULARS
- Ils offrent un miroir déformant à ceux qui disent «oui» sans
réfléchir à la dictature du libre-échange: les Yes Men étaient en
Suisse cette semaine, de Genève à Davos en passant par Zurich, pour
présenter le film retraçant leurs diverses impostures – ou «corrections
d'identité». Rencontre.
'OMC (Organisation mondiale du commerce) n'a jamais
poursuivi les Yes Men en justice malgré leurs impostures répétées –
notamment le détournement de son site Internet. En revanche, mercredi
la police de Davos a arrêté Andy Bichlbaum et Mike Bonanno. De passage
dans la station grisonne pour faire la promotion de leur film (1), les
deux activistes étasuniens avaient tenté de forcer le passage du Forum
économique (WEF) avec leurs caméras. Relâchés au bout de trois heures,
ils s'exposent à des conséquences judiciaires.
BROUILLAGE CULTUREL
Rien de grave, mais une première quand même. «On n'a jamais eu de
problèmes jusqu'ici», s'étonnait encore mardi Andy Bichlbaum, lors de
notre rencontre à Genève. Adeptes de l'irrévérence, les Yes Men voguent
à leur manière dans le courant altermondialiste. «On lit beaucoup, on
se documente. On est choqués par beaucoup de choses, les inégalités, le
dogme du libre-échange au détriment de la démocratie, de la lutte
contre la pauvreté. On utilise les armes de la satire pour mettre en
évidence les aberrations ce système qu'incarne l'OMC.»
L'interview se déroule à l'hôtel Richemond, luxueux palace cinq
étoiles du bout du lac. Un paradoxe qui amuse les Yes Men,
cyber-activistes nourris au situationnisme, formés au hacking
informatique et partisans du culture jamming – le détournement des
canons de la culture dominante. Mike Bonanno (36 ans, artiste
multimédia et prof à l'Université de New York) a ainsi fait parler de
lui, en 1993 déjà, avec la Barbie Liberation Organization: en
remplaçant la voix des poupées platines par celle du soldat G.I. Joe,
avant de les disséminer dans les étalages des grandes surfaces. «Je
vais me venger!»: stupéfaction chez les fillettes, qui pensaient
entendre «Est-ce que j'aurai assez d'habits?», et surtout chez leurs
parents. Excuses confuses du fabricant de jouets. Quant à Andy
Bichlbaum (41 ans, écrivain né en Arizona, vivant à Paris et parlant un
français parfait), il s'était fait la main en reprogrammant des
milliers d'exemplaires d'un jeu vidéo d'action populaire: au lieu de se
tabasser, les héros (mâles) s'y embrassaient goulûment.
«On appartient à la mouvance de Negativland, Hacktivist et du
Critical Art Ensemble, des artistes et cyber-activistes qui
décortiquent les structures de pouvoir et cherchent à les
court-circuiter par des moyens créatifs, en utilisant les nouvelles
technologies», explique Mike Bonanno. Environnement, propriété
intellectuelle et libéralisme sauvage sont les thèmes de prédilection
des Yes Men, des militants qui emploient avec audace les outils de
propagande de l'adversaire: Internet, les communiqués de presse, et
maintenant le cinéma.
MESSAGES STUPEFIANTS
Comment sont-ils passés de la Toile à l'intervention en chair et en
os? «Presque par hasard», racontent Andy et Mike. En 1999, les deux
compères créent GWBush.com, faux site Internet de campagne de
Deubeulyou, où les opinions républicaines s'affichent avec une outrance
délibérée: «votez Bush, pour favoriser les riches au détriment des
pauvres et de l'environnement». Le futur président se contentera de
manifester sa mauvaise humeur, estimant quand même que «la liberté
devrait avoir des limites»...
C'est avec Gatt.org que la blague prend de l'ampleur. Créé pendant
les protestations de Seattle, ce site copié sur celui de l'OMC affine
encore le mode opératoire des imposteurs: la «correction d'identité».
Contrairement à l'usurpation d'identité, qui permet aux escrocs de
dépouiller les honnêtes gens, la correction d'identité employée par les
Yes Men fait tomber le masque des criminels en col blanc, en exagérant
leur discours. Et ça marche! Par l'intermédiaire de Gatt.org, les Yes
Men sont invités à donner des conférences au nom de l'OMC. Ils y
délivrent avec aplomb les recommandations les plus stupéfiantes:
supprimer la sieste dans le sud de l'Europe pour augmenter la
compétitivité; surveiller à distance les travailleurs du textile du
tiers-monde sans nuire à ses loisirs, grâce à une combinaison munie
d'un appendice (un phallus géant!) possédant un écran de contrôle.
Le film suit les Yes Men aux quatre coins de la planète lors de
leurs divers canulars: la première conférence d'Andy en Dr. Andreas
Bichlbauer, à Salzburg, son intervention mémorable en Granwyth
Hulatberi sur la chaîne CNBC, face à un militant anti-globalisation
médusé par tant de franchise, ou encore en duo avec Mike en faux
représentants de l'OMC et de Mc Donald's, devant un parterre
d'étudiants australiens, pour présenter la solution du géant du
fast-food contre la faim dans le monde: le recyclage des déjections en
délicieux hamburgers! Enfin, l'apothéose: le 24 mai 2002, devant la
Société Australienne des Experts Comptables Certifiés, Kinnithrung
Sprat – les pseudos deviennent de plus en plus absurdes – annonce la
dissolution de l'OMC. L'organisation reconnaît la faillite des recettes
néolibérales, et promet une refonte de sa charte sur la base de la
Déclaration universelle des droits de l'homme! Durant quelques heures,
avant le démenti officiel, le communiqué des Yes Men sera repris par
des médias du monde entier.
COMME UN PROBLEME
«Le plus surprenant pour nous a été de constater l'apathie des gens
face à l'énormité de nos propos». Le conformisme, la dissolution du
sens critique dans la pensée unique sont à la fois la cible et le
meilleur allié des Yes Men. «On passe du temps à préparer le discours
le plus choquant possible, et au lieu de cela on reçoit des accolades
et des applaudissements bienveillants, c'est assez décourageant. Il a
fallu pousser un peu plus loin pour obtenir une réaction, d'où le
costume doré au phallus géant!»
Désormais célèbres, Mike et Andy (qui ont aussi écrit un livre)
ont bien l'intention de faire tache d'huile. N'importe qui peut-il
devenir un Yes Men? «Bien sûr! Notre site encourage des actions
semblables partout où c'est possible. Merci de nous tenir au courant!»
En attendant, la virée promotionnelle des Yes Men en Suisse s'est
avéré fructueuse. Outre des projections publiques qui ont fait salle
comble (le film a été montré à Davos le jour de l'ouverture du WEF),
Mike et Andy ont noué le contact avec plusieurs ONG et mouvements
altermondialistes (lire encadré). Comble de la gloire, l'invitation
officielle au siège de l'OMC: mardi, les Yes Men se sont rendus «dans
le ventre de la bête». Andy n'est pas dupe: «Ils ont voulu se montrer
ouverts et transparents. Ils nous ont même proposé une projection du
film sur place.» Mike: «L'OMC n'a aucun pouvoir, seuls les pays membres
fixent les règles: c'est le message qu'on nous a martelé pendant la
visite. Peut-être, mais le but de l'organisation est clairement d'aider
les businessmen à faire des affaires. Que fait-on des plus pauvres,
ceux qui n'ont pas les moyens de participer au libre-échange?» Ce
dernier est-il fondamentalement mauvais, selon eux? Andy: «On ne croit
pas au fait d'imposer des modèles à autrui. Les pays riches ont toute
latitude pour protéger leur économie, tandis que les pauvres sont
totalement démunis, ils n'ont aucune influence dans les négociations.
Ceux qui les représentent appartiennent aux catégories nanties: le
porte-parole de l'OMC nous a confié que les voitures les plus luxueuses
appartiennent aux délégués des pays pauvres. Il y a comme un
problème...»
(1) The Yes Men, sorti cette semaine dans les salles romandes. Sur le Web: www.theyesmen.org
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LA BBC PIEGEE PAR LES YES MEN
Rois de la communication subversive, les Yes Men ont fait très
fort, le 3 décembre dernier. Pour une fois leur cible n'était pas
l'OMC, mais Dow Chemicals, groupe chimique propriétaire de la
tristement célèbre Union Carbide, responsable en 1984 de la catastrophe
de Bophal – plus de 20 000 morts. Le matin du 3 décembre 2004 à neuf
heures GMT, Andy Bichlbaum apparaît à la BBC dans la peau de Jude
Finisterra, représentant officiel de Dow. Se déclarant «très, très
heureux d'annoncer que, pour la première fois, Dow Chemical accepte
l'entière responsabilité de la catastrophe de Bhopal», le porte-parole
annonce que la firme a «dégagé 12 milliards de dollars pour dédommager
enfin complètement les victimes, y compris les 120 000 personnes qui
pourraient avoir besoin de soins médicaux toute leur vie et pour
nettoyer totalement et rapidement le site de l'usine». N'en jetez plus!
La fausse bonne nouvelle, démentie quelques heures plus tard, aura fait
le tour des rédactions du monde entier. La respectable BBC aura elle
aussi été leurrée par un site Web des Yes Men: le mail d'invitation à
venir s'exprimer à l'occasion des vingt ans de la catastrophe avait été
envoyé à dowethics.com au lieu de dow.com
Pour le géant chimique Dow, l'affaire est encore plus désastreuse:
s'obstinant à fuir ses responsabilités, il a été contraint au démenti
public.
A Davos, cette année, le Public Eye lui a décerné le prix de
l'entreprise «la plus irresponsable» dans la catégorie droits de
l'homme (notre édition de vendredi). Avec toute cette pub négative,
est-ce un hasard si Dow s'est récemment illustré en débloquant 5
millions de dollars pour les victimes du tsunami? RMr
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LA SATIRE ATTAC
Mardi, à Genève, après leur visite à l'OMC, les Yes Men ont
participé à une rencontre informelle à la Maison des Associations, avec
une quinzaine de membres d'ONG et de mouvements altermondialistes.
Contacté, Alessandro Pelizzari, secrétaire d'Attac-Suisse, confirme
qu'une collaboration est envisagée. «Avec l'importance croissante prise
par le siège genevois de l'OMC, des actions spectaculaires et
médiatiques sont les bienvenues. Les Yes Men peuvent y contribuer.»
Pour, Alessandro Pelizzari ce rapprochement avec les imposteurs
étasuniens est tout naturel: «Ils partagent nos préoccupations. Et la
satire a sa place dans le mouvement social, il n'y a qu'à voir comment
se sont déroulées les manifs anti-WEF du 22 janvier à Berne.» Mardi,
les Yes Men ont écouté, pris des notes, conscients que leur activisme
s'appuie sur un travail militant en amont. Rendez-vous a été pris pour
le 21 avril, à l'occasion du symposium annuel de l'OMC qui marquera
cette année les dix ans de l'organisation. RMr
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L'OMC SOMMEE DE BOUGER
«Exigences: nouveau programme pour les gens, pas seulement pour le
business. Pas de pression sur les pauvres. Déplacez le quartier général
(radicalement différent) en Arménie, Angola, Burkina Faso, Kenya,
Rwanda, ou bien nous continuons!» Ces revendications sont arrivées par
lettre anonyme au siège de l'OMC, à Genève, en même temps que les Yes
Men. Qui en sont les auteurs, bien sûr. «J'ai une solide expérience des
menaces anonymes», assure Mike Bonanno: allusion à son nom qui est
celui d'une célèbre famille mafieuse de New York (descend-il de ces
Bonanno-là? Mystère...). De son côté, Keith Rockwell, porte-parole de
l'OMC à Genève, garde sa bonne humeur. Opération de comm' royale, ou
intérêt sincère pour les deux trublions qui ont mené la vie dure à son
employeur? «Cela fait longtemps qu'on entend parler d'eux. Les inviter
au siège de Genève, c'était l'occasion de leur montrer qui nous sommes
vraiment. Ils sont sympas et intelligents, mais ils ne connaissaient
manifestement pas notre fonctionnement. Il y a du vrai dans leur
parodie, et l'humour comme moyen de contestation vaut mieux que la
violence.» Certes, mais l'OMC n'a-t-elle jamais songé à poursuivre les
Yes Men en justice? «Ils ont clairement enfreint certaines règles, mais
nous avons des choses bien plus importantes à faire.» Rendez-vous en
avril pour un nouveau round... RMr