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Culture/article
Les Yes Men «corrigent» les décideurs

   RODERIC MOUNIR   

Paru le Samedi 29 Janvier 2005
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CultureCANULARS - Ils offrent un miroir déformant à ceux qui disent «oui» sans réfléchir à la dictature du libre-échange: les Yes Men étaient en Suisse cette semaine, de Genève à Davos en passant par Zurich, pour présenter le film retraçant leurs diverses impostures – ou «corrections d'identité». Rencontre.

'OMC (Organisation mondiale du commerce) n'a jamais poursuivi les Yes Men en justice malgré leurs impostures répétées – notamment le détournement de son site Internet. En revanche, mercredi la police de Davos a arrêté Andy Bichlbaum et Mike Bonanno. De passage dans la station grisonne pour faire la promotion de leur film (1), les deux activistes étasuniens avaient tenté de forcer le passage du Forum économique (WEF) avec leurs caméras. Relâchés au bout de trois heures, ils s'exposent à des conséquences judiciaires.

BROUILLAGE CULTUREL

Rien de grave, mais une première quand même. «On n'a jamais eu de problèmes jusqu'ici», s'étonnait encore mardi Andy Bichlbaum, lors de notre rencontre à Genève. Adeptes de l'irrévérence, les Yes Men voguent à leur manière dans le courant altermondialiste. «On lit beaucoup, on se documente. On est choqués par beaucoup de choses, les inégalités, le dogme du libre-échange au détriment de la démocratie, de la lutte contre la pauvreté. On utilise les armes de la satire pour mettre en évidence les aberrations ce système qu'incarne l'OMC.»
L'interview se déroule à l'hôtel Richemond, luxueux palace cinq étoiles du bout du lac. Un paradoxe qui amuse les Yes Men, cyber-activistes nourris au situationnisme, formés au hacking informatique et partisans du culture jamming – le détournement des canons de la culture dominante. Mike Bonanno (36 ans, artiste multimédia et prof à l'Université de New York) a ainsi fait parler de lui, en 1993 déjà, avec la Barbie Liberation Organization: en remplaçant la voix des poupées platines par celle du soldat G.I. Joe, avant de les disséminer dans les étalages des grandes surfaces. «Je vais me venger!»: stupéfaction chez les fillettes, qui pensaient entendre «Est-ce que j'aurai assez d'habits?», et surtout chez leurs parents. Excuses confuses du fabricant de jouets. Quant à Andy Bichlbaum (41 ans, écrivain né en Arizona, vivant à Paris et parlant un français parfait), il s'était fait la main en reprogrammant des milliers d'exemplaires d'un jeu vidéo d'action populaire: au lieu de se tabasser, les héros (mâles) s'y embrassaient goulûment.
«On appartient à la mouvance de Negativland, Hacktivist et du Critical Art Ensemble, des artistes et cyber-activistes qui décortiquent les structures de pouvoir et cherchent à les court-circuiter par des moyens créatifs, en utilisant les nouvelles technologies», explique Mike Bonanno. Environnement, propriété intellectuelle et libéralisme sauvage sont les thèmes de prédilection des Yes Men, des militants qui emploient avec audace les outils de propagande de l'adversaire: Internet, les communiqués de presse, et maintenant le cinéma.


MESSAGES STUPEFIANTS

Comment sont-ils passés de la Toile à l'intervention en chair et en os? «Presque par hasard», racontent Andy et Mike. En 1999, les deux compères créent GWBush.com, faux site Internet de campagne de Deubeulyou, où les opinions républicaines s'affichent avec une outrance délibérée: «votez Bush, pour favoriser les riches au détriment des pauvres et de l'environnement». Le futur président se contentera de manifester sa mauvaise humeur, estimant quand même que «la liberté devrait avoir des limites»...
C'est avec Gatt.org que la blague prend de l'ampleur. Créé pendant les protestations de Seattle, ce site copié sur celui de l'OMC affine encore le mode opératoire des imposteurs: la «correction d'identité». Contrairement à l'usurpation d'identité, qui permet aux escrocs de dépouiller les honnêtes gens, la correction d'identité employée par les Yes Men fait tomber le masque des criminels en col blanc, en exagérant leur discours. Et ça marche! Par l'intermédiaire de Gatt.org, les Yes Men sont invités à donner des conférences au nom de l'OMC. Ils y délivrent avec aplomb les recommandations les plus stupéfiantes: supprimer la sieste dans le sud de l'Europe pour augmenter la compétitivité; surveiller à distance les travailleurs du textile du tiers-monde sans nuire à ses loisirs, grâce à une combinaison munie d'un appendice (un phallus géant!) possédant un écran de contrôle.
Le film suit les Yes Men aux quatre coins de la planète lors de leurs divers canulars: la première conférence d'Andy en Dr. Andreas Bichlbauer, à Salzburg, son intervention mémorable en Granwyth Hulatberi sur la chaîne CNBC, face à un militant anti-globalisation médusé par tant de franchise, ou encore en duo avec Mike en faux représentants de l'OMC et de Mc Donald's, devant un parterre d'étudiants australiens, pour présenter la solution du géant du fast-food contre la faim dans le monde: le recyclage des déjections en délicieux hamburgers! Enfin, l'apothéose: le 24 mai 2002, devant la Société Australienne des Experts Comptables Certifiés, Kinnithrung Sprat – les pseudos deviennent de plus en plus absurdes – annonce la dissolution de l'OMC. L'organisation reconnaît la faillite des recettes néolibérales, et promet une refonte de sa charte sur la base de la Déclaration universelle des droits de l'homme! Durant quelques heures, avant le démenti officiel, le communiqué des Yes Men sera repris par des médias du monde entier.


COMME UN PROBLEME

«Le plus surprenant pour nous a été de constater l'apathie des gens face à l'énormité de nos propos». Le conformisme, la dissolution du sens critique dans la pensée unique sont à la fois la cible et le meilleur allié des Yes Men. «On passe du temps à préparer le discours le plus choquant possible, et au lieu de cela on reçoit des accolades et des applaudissements bienveillants, c'est assez décourageant. Il a fallu pousser un peu plus loin pour obtenir une réaction, d'où le costume doré au phallus géant!»
Désormais célèbres, Mike et Andy (qui ont aussi écrit un livre) ont bien l'intention de faire tache d'huile. N'importe qui peut-il devenir un Yes Men? «Bien sûr! Notre site encourage des actions semblables partout où c'est possible. Merci de nous tenir au courant!»
En attendant, la virée promotionnelle des Yes Men en Suisse s'est avéré fructueuse. Outre des projections publiques qui ont fait salle comble (le film a été montré à Davos le jour de l'ouverture du WEF), Mike et Andy ont noué le contact avec plusieurs ONG et mouvements altermondialistes (lire encadré). Comble de la gloire, l'invitation officielle au siège de l'OMC: mardi, les Yes Men se sont rendus «dans le ventre de la bête». Andy n'est pas dupe: «Ils ont voulu se montrer ouverts et transparents. Ils nous ont même proposé une projection du film sur place.» Mike: «L'OMC n'a aucun pouvoir, seuls les pays membres fixent les règles: c'est le message qu'on nous a martelé pendant la visite. Peut-être, mais le but de l'organisation est clairement d'aider les businessmen à faire des affaires. Que fait-on des plus pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de participer au libre-échange?» Ce dernier est-il fondamentalement mauvais, selon eux? Andy: «On ne croit pas au fait d'imposer des modèles à autrui. Les pays riches ont toute latitude pour protéger leur économie, tandis que les pauvres sont totalement démunis, ils n'ont aucune influence dans les négociations. Ceux qui les représentent appartiennent aux catégories nanties: le porte-parole de l'OMC nous a confié que les voitures les plus luxueuses appartiennent aux délégués des pays pauvres. Il y a comme un problème...»
(1) The Yes Men, sorti cette semaine dans les salles romandes. Sur le Web: www.theyesmen.org
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LA BBC PIEGEE PAR LES YES MEN

Rois de la communication subversive, les Yes Men ont fait très fort, le 3 décembre dernier. Pour une fois leur cible n'était pas l'OMC, mais Dow Chemicals, groupe chimique propriétaire de la tristement célèbre Union Carbide, responsable en 1984 de la catastrophe de Bophal – plus de 20 000 morts. Le matin du 3 décembre 2004 à neuf heures GMT, Andy Bichlbaum apparaît à la BBC dans la peau de Jude Finisterra, représentant officiel de Dow. Se déclarant «très, très heureux d'annoncer que, pour la première fois, Dow Chemical accepte l'entière responsabilité de la catastrophe de Bhopal», le porte-parole annonce que la firme a «dégagé 12 milliards de dollars pour dédommager enfin complètement les victimes, y compris les 120 000 personnes qui pourraient avoir besoin de soins médicaux toute leur vie et pour nettoyer totalement et rapidement le site de l'usine». N'en jetez plus! La fausse bonne nouvelle, démentie quelques heures plus tard, aura fait le tour des rédactions du monde entier. La respectable BBC aura elle aussi été leurrée par un site Web des Yes Men: le mail d'invitation à venir s'exprimer à l'occasion des vingt ans de la catastrophe avait été envoyé à dowethics.com au lieu de dow.com
Pour le géant chimique Dow, l'affaire est encore plus désastreuse: s'obstinant à fuir ses responsabilités, il a été contraint au démenti public.
A Davos, cette année, le Public Eye lui a décerné le prix de l'entreprise «la plus irresponsable» dans la catégorie droits de l'homme (notre édition de vendredi). Avec toute cette pub négative, est-ce un hasard si Dow s'est récemment illustré en débloquant 5 millions de dollars pour les victimes du tsunami? RMr
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LA SATIRE ATTAC

Mardi, à Genève, après leur visite à l'OMC, les Yes Men ont participé à une rencontre informelle à la Maison des Associations, avec une quinzaine de membres d'ONG et de mouvements altermondialistes. Contacté, Alessandro Pelizzari, secrétaire d'Attac-Suisse, confirme qu'une collaboration est envisagée. «Avec l'importance croissante prise par le siège genevois de l'OMC, des actions spectaculaires et médiatiques sont les bienvenues. Les Yes Men peuvent y contribuer.» Pour, Alessandro Pelizzari ce rapprochement avec les imposteurs étasuniens est tout naturel: «Ils partagent nos préoccupations. Et la satire a sa place dans le mouvement social, il n'y a qu'à voir comment se sont déroulées les manifs anti-WEF du 22 janvier à Berne.» Mardi, les Yes Men ont écouté, pris des notes, conscients que leur activisme s'appuie sur un travail militant en amont. Rendez-vous a été pris pour le 21 avril, à l'occasion du symposium annuel de l'OMC qui marquera cette année les dix ans de l'organisation. RMr
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L'OMC SOMMEE DE BOUGER

«Exigences: nouveau programme pour les gens, pas seulement pour le business. Pas de pression sur les pauvres. Déplacez le quartier général (radicalement différent) en Arménie, Angola, Burkina Faso, Kenya, Rwanda, ou bien nous continuons!» Ces revendications sont arrivées par lettre anonyme au siège de l'OMC, à Genève, en même temps que les Yes Men. Qui en sont les auteurs, bien sûr. «J'ai une solide expérience des menaces anonymes», assure Mike Bonanno: allusion à son nom qui est celui d'une célèbre famille mafieuse de New York (descend-il de ces Bonanno-là? Mystère...). De son côté, Keith Rockwell, porte-parole de l'OMC à Genève, garde sa bonne humeur. Opération de comm' royale, ou intérêt sincère pour les deux trublions qui ont mené la vie dure à son employeur? «Cela fait longtemps qu'on entend parler d'eux. Les inviter au siège de Genève, c'était l'occasion de leur montrer qui nous sommes vraiment. Ils sont sympas et intelligents, mais ils ne connaissaient manifestement pas notre fonctionnement. Il y a du vrai dans leur parodie, et l'humour comme moyen de contestation vaut mieux que la violence.» Certes, mais l'OMC n'a-t-elle jamais songé à poursuivre les Yes Men en justice? «Ils ont clairement enfreint certaines règles, mais nous avons des choses bien plus importantes à faire.» Rendez-vous en avril pour un nouveau round... RMr

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