À
première vue, l’histoire rappelle indéniablement l’arroseur arrosé.
C’est le risque encouru par tout hoaxer téméraire : se faire
piéger par celui qu’on pensait mystifier. Les Yes Men, après leur canular d’anthologie contre Exxon Mobil,
ont été démasqués le 11 juillet dernier à Washington DC par des
activistes néo-libéraux se revendiquant du « guerilla
activism ». Depuis plusieurs jours, Andy Bichlbaum et Mike Bonanno
enchaînaient les rendez-vous auprès des plus grands think-tanks
néo-libéraux de la capitale fédérale américaine pour leur prochain film
(qui devrait sortir l’an prochain). A la sortie d’un bureau les
attendaient des activistes libertariens de Bureaucrash, accompagnés de leurs amis français de la BAF (la Brigade de l’Argent des Français).
Les deux premiers jours de fausses interviews s’étaient
déroulés sans encombre. Les Yes Men, qui se présentaient comme des
documentaristes chargés par un riche mécène de produire une suite aux
célèbres reportages « Free to Choose » de feu Milton Friedman, avaient obtenu de rencontrer les principaux lobbies ultra-libéraux, notamment le Competitive Enterprise Institute, think-tank néo-libéral créé en 1984. Au troisième jour cependant, le 11 juillet, les dirigeants du CATO Institute
qui avaient été prévenus de la véritable identité de leurs
interlocuteurs, firent longuement patienter leurs hôtes avant de leur
demander de quitter les lieux. A la sortie du bâtiment, les Yes Men
étaient attendus caméra au poing
par un petit groupe de personnes lookées Village People,
s’autoproclamant No Men (ah, ah, ah !) qui les aspergèrent de
paillettes colorées en déclarant : « Vous n’êtes plus
socialistes à présent, vous voici libres et capitalistes ! »
Fondé en 1977 par Edward H. Crane pour appuyer la révolution libérale engagée par Ronald Reagan, le CATO Institute
(22 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2005, 100 salariés et
autant de chercheurs et d’universitaires) est célèbre pour ses
pamphlets libertariens prônant la disparition de l’État et
l’organisation de la société suivant l’unique règle du libre marché.
Derrière ses grandes déclarations en faveur de la liberté individuelle,
de la libération des femmes et des Noirs, ledit institut place sur un
pied d’égalité la question du dénigrement systématique des immigrés et
le discrédit public qui est censé affecter les riches…
« C’est de bonne guerre »
Interrogé par poptronics, Andy Bichlbaum semble
s’amuser de la mésaventure. « C’est de bonne guerre, et cela vaut
pour toutes les fois où de fiers justiciers se sont précipités à la
tribune d’un grand séminaire pour interrompre un authentique orateur
aux propos surréalistes pensant injustement avoir affaire aux Yes
Men ! » Le prix de la notoriété ? « Peut-être… Nous
n’avons pas chômé au cours des deux dernières années, et le canular
contre Exxon à Calgary est sans doute encore très frais dans la mémoire
des dirigeants de certaines grandes corporations ». En juin 2006,
lors d’un symposium consacré aux Serious Games
à Birmingham, certains journalistes les avaient reconnu et avaient
éventé la mystification avant qu’elle ne puisse être menée à terme.
C’est la première fois en revanche qu’ils se retrouvent
filmés et vedettes malgré eux sur Youtube. Si les visages d’Andy et de
Mike restent assez peu connus du grand public, ils sont de mieux en
mieux identifiés par ceux qui officient régulièrement sur Internet,
comme les activistes ultra-libéraux de Bureaucrash.
Bureaucrash,
« réseau des activistes de la liberté », est né en 2001 dans
le giron même du très institutionnel Competitive Enterprise Institute,
avec pour objectif central de « crasher » la bureaucratie. Ce
groupe à l’idéologie libertarienne, guidé par un certain Jason Talley
autoproclamé « Crasher-in-chief », se définit comme « un
réseau international de militants pro-liberté qui œuvrent au changement
idéologique de leur génération par l’entremise d’un activisme
créatif », et produisent une « propagande
anti-étatique », appellation en vogue pour qualifier aujourd’hui
ce qu’on dénommait autrefois anticommunisme.
Méthodes activistes, moyens capitalistes...
Une large part de leur rhétorique et des techniques
qu’ils utilisent emprunte à l’hacktivisme contemporain. Une petite
visite sur leur site souligne leur capacité à s’approprier jusqu’à l’esthétique et l’imagerie
même de la contre-culture. Sans que leurs méthodes soient aussi
créatives qu’ils le prétendent, ni leurs actions aussi spectaculaires
et virales, les Bureaucrash disposent toutefois de moyens matériels
importants grâce aux largesses de leur respectable maison-mère.
C’est par hasard qu’ils sont tombés sur les faux
documentariste. Les Bureaucrash traînaient dans les locaux de la CEI en
compagnie de deux Français de la BAF,
micro-groupe parisien affilié au réseau. Sans doute leur plus beau fait
d’armes en plus de six années d’existence et de canulars assez
rudimentaires. L’envoi de la vidéo sur Youtube et le rajout d’un court paragraphe à leur ode sur la notice consacrée aux Yes Men dans la version anglaise de Wikipedia montrent leur capacité à faire savoir, autant qu’à savoir faire.
C’est une réalité à laquelle il faudra se faire :
la droite activiste et les milieux néo-libéraux, non seulement suivent
les formes nouvelles de mobilisation politique et le développement de
communautés réticulaires, mais les appliquent à leurs propres fins.
À la gauche de conserver une ou plusieurs innovations d’avance…
| andré gattolin |
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Les Yes Men poussent le hoax jusqu’à la case police
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Loz-Tech














































