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Arme de dérision massive, le «hoax» est un moyen de réactiver la critique sociale.
Canular et utopie politique
Par André GATTOLIN, Emmanuel PONCET
QUOTIDIEN : mardi 26 décembre 2006
par André Gattolin doctorant en sciences de l'information
et de la communication
à Paris-III,
et Emmanuel Poncet journaliste
à Libération.
Irresponsable blague de potache ou brillant canular dans la
lignée de
la Guerre des mondes d'Orson Welles ? Le vrai-faux journal de
la RTBF (Radiotélévision publique belge) a suscité une forte
émotion collective en annonçant en direct mercredi 13 décembre
l'indépendance de la Flandres, puis la fuite du roi au Congo... On
peut naturellement lire cet épisode d'un point de vue strictement
journalistique, et le considérer comme une grave entorse aux règles
déontologiques de la profession (production d'un faux, abus de
confiance, mélange des genres ...), mais cela revient à en réduire
singulièrement la portée. Si le canular a eu un tel impact, c'est
d'abord en raison de son caractère politique et éminemment
subversif. Bien mieux que l'expression française de «canular», le
terme anglo-saxon de «hoax» (qui renvoie étymologiquement à la mise
en oeuvre d'un «tour de prestidigitation renversant») semble plus
approprié pour désigner cette émission spéciale barrée d'un bandeau
magrittien
«ceci n'est peut-être pas une fiction». Dans le langage
courant, en effet, le terme de canular, issu de l'argot ésotérique
de Normale sup pour qualifier les
«épreuves burlesques et les brimades imposées aux nouveaux
élèves», édulcore les enjeux de fond, pour donner à la
mystification une dimension de pur divertissement sans risque
dysphorique et réellement subversif.
Depuis
les Impostures de Jean-Yves Lafesse sur Radio Nova et Europe
1,
la Caméra cachée, de Jacques Legras,
Surprise sur prise, de Marcel Beliveau, le hoax traîne une
réputation grossière et vulgaire. Dans ces formes, il n'est destiné
qu'à produire du spectacle ou de la notoriété pour son auteur
(figure édulcorée du rebelle ou du bouffon du roi). Il ne
questionne ni ne bouleverse vraiment le système qu'il prétend
détourner. Il ridiculise plus souvent des «petites gens» que des
pouvoirs institués.
Mais, depuis quelques années, le hoax s'est imposé comme une
véritable arme de dérision massive, en même temps qu'un moyen
inédit de réactiver la critique sociale et rouvrir le champ de
l'utopie politique. Promoteurs de ce nouvel art
médiatico-politique, les activistes américains The Yes Men
(littéralement «les bénis oui-oui») n'ont eu de cesse de bousculer
les institutions en tout genre depuis six ans, à coups d'impostures
spectaculaires et retentissantes. Déguisés en vrai-faux
responsables de la firme Dow Chemicals, The Yes Men sont notamment
parvenus le 3 décembre 2004 à se faire inviter par la BBC pour
annoncer en direct l'indemnisation intégrale des victimes de la
catastrophe de Bhopal, en Inde, et admettre la totale
responsabilité de la firme dans l'affaire. Le faux a si bien
fonctionné que le titre de la société a perdu 3 % à la Bourse de
Francfort, avant qu'un démenti officiel tombe, au bout de trois
heures...
Situé à la croisée de l'activisme politique et de la performance
artistique, le canular «nouvelle version» oeuvre, au coeur du
système médiatique, à la création d'un
«imaginaire radical», si cher au philosophe Cornélius
Castoriadis. Dans le cas de la Belgique aujourd'hui, cet
«imaginaire» se nourrit de la peur de l'implosion du pays.
Dans d'autres contextes, le hoax permet de se réapproprier un
espace mental colonisé par la publicité ou les excès marchands.
Ainsi, en Italie, en 2004, les activistes du mouvement des
précaires ont donné corps à Serpica Naro, une jeune et fictive
créatrice de mode anglo-japonaise, pour dénoncer la tyrannie des
milieux de la mode et de la communication. L'imposture a si bien
fonctionné que médias et stylistes se sont bousculés pour assister
à son faux défilé lors de la prestigieuse Semaine de la mode de
Milan.
Dans la lignée de ces «performances» activistes, la RTBF a
franchi une nouvelle étape en inventant une sorte de «hoax
institutionnel», produit et assumé à l'intérieur même d'une chaîne
nationale. On a comparé le canular de la RTBF au hoax d'Orson
Welles, pour dévaluer le caractère réellement novateur et
transgressif du premier. Pourtant, au-delà de l'audace et du génie
indiscutables d'Orson Welles, la portée politique de son canular
était inexistante. La transgression à laquelle il a procédé est
restée au seul plan de la performance artistico-médiatique. Elle
fut pour lui, âgé d'à peine 23 ans, l'occasion de se faire
remarquer et engager par Hollywood, et pour sa station de radio
l'opportunité de redresser une audience en chute libre tout en
réaffirmant auprès des milieux publicitaires la puissance de ce
média de masse. Elle contribua surtout à construire un discours
dépréciatif du public, considéré comme un agrégat informe et
manipulable à merci par les médias de masse.
Même si on ne peut pas dédouaner la RTBF et les initiateurs de
l'émission d'arrière-pensées promotionnelles (Philippe Dutilleul
présentait, deux jours seulement après la diffusion de l'émission,
son livre sur «l'affaire»), la dimension authentiquement politique
de ce canular est indéniable. La richesse des réactions, depuis le
sommet de l'Etat jusqu'aux discussions de comptoir, en passant par
les forums et les chats sur l'Internet, en fournit la preuve. Une
brèche s'est ouverte en dehors des procédures politiques
conventionnelles. C'est désormais la vocation du canular moderne
que d'inventer, un instant, la possibilité d'un autre monde par la
mise en oeuvre d'une fable médiatique. Loin d'être d'une blague
belge de potaches irresponsables, le hoax de la RTBF a, au
contraire, créé un moment collectif de sensibilisation, de
réagencement de l'imaginaire social et des codes traditionnels de
la contestation pour les rendre plus créatifs, radicaux et
efficaces. Libération ne peut être tenu responsable du contenu de ces liens. |
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